Koka Ramishvili photographie les ambassades et consulats de Tbilissi, capitale de son pays la Géorgie, et il incruste numériquement ses images dans d’autres photographies représentant les emplacements réservés dans les villes (comme Genève) à l’affichage publicitaire. Avec cette opération, qui fait suite à plusieurs travaux centrés sur le thème de la représentation diplomatique, il déplace ces lieux réputés les plus stables et les plus intouchables, avatars contemporains des lieux d’asile sacrés, et provoque un dédoublement du territoire urbain. Il crée une fiction, celle d’un espace urbain multicouche, qui imbrique les espaces architecturaux réels et
les espaces symboliques dans la fusion des images. Représenter revient toujours à déplacer, à rendre présent ailleurs et autrement; mais Koka Ramishvili insiste et intrigue; car rien ne fait d’abord comprendre au spectateur ce qu’il regarde, dans cette fenêtre sur le monde qu’est
habituellement l’emplacement d’affichage; en lieu et place d’information culturelle ou de discours commercial, une bâtisse pas spécialement belle et pas mise en valeur s’offre au regard sans vraiment le frapper; il faut s’approcher pour que les détails conduisent sur la voie de l’identification: portails, plaques métalliques sur les montants de porte, familiarité des styles architecturaux administratifs. Alors seulement les frontières se brouillent complètement et le spectateur perçoit l’ambassade pour ce qu’elle est en premier lieu: une image de marque; la réflexion suit son chemin, et c’est la nationalité elle-même qui est renvoyée à un statut
purement commercial: ne doit-on pas, en effet, acheter sa nationalisation? Et plus loin encore, l’idée même de nation, si fondatrice encore, malgré les poussées fédératrices, ne serait-elle plus qu’une fiction en forme de slogan publicitaire? Les images ironiques de Koka Ramishvili ouvrent des brèches sans concession dans notre espace mental et politique.
Lysianne Léchot-Hirt. Catalogue, QUOI DE 9/11 PHOTOGRAPHES, Genéve, 2003